Cette dissertation sur la violence et la fraternité n’est pas sans rappeler Akira ou les œuvres de Satoshi Kon dans sa forme. Le fond séduira sans peine le public qui sait que la profondeur de l’animation ne se limite pas qu’à la 3D.
Quand on s’arrête sur le sort de deux orphelins livrés à eux dans une ville anonyme, on peut choisir de faire du Dickens ou de faire autrement. Et c’est autrement que nous allons suivre la descente aux enfers de deux frères, Noir et Blanc, symboles du yin et du yang.
Le parti pris de soumettre l’innocence enfantine au monde des adultes constitue la base de ce long-métrage d’animation. Les couleurs sont chatoyantes et le ton est léger pour dépeindre Treasure Town, quartier populaire d’une mégapole japonaise imaginaire. Mais, très vite, le récit s’emballe, l’innocence se transforme en cruauté et la lutte entre les yakuzas locaux va plonger les lieux dans le chaos.
Car la violence est le thème central du film. Elle est autant dans chacun des protagonistes que dans les situations auxquelles ils sont confrontés, omniprésente en un sens. Face à elle, ni la fraternité, ni même l’amitié ne peut stopper les ravages provoqués par la haine et la quête du pouvoir. Les liens sociaux ne sont plus qu’une échappatoire, un but vers lequel tendre pour tenter de trouver une justification à tout cela, une raison de vivre.
Michael Arias, américain d’origine, n’est pas étranger à l’animation japonaise. Après avoir travaillé pour le studio Ghibli, il s’attaque ici à l’adaptation risquée d’un manga loin des standards commerciaux mais avec un fort succès critique en Europe et aux Etats-Unis. Le style si personnel et le discours très adulte de la bande dessinée japonaise rendaient le projet difficilement viable et c’est la passion du réalisateur pour cette œuvre de Taiyô Matsumoto qui a su convaincre le studio 4°C (Animatrix) de participer à l’expérience.
Visuellement, le pari est réussi. L’animation respecte totalement et met en valeur le graphisme si particulier du manga. Les couleurs mettent tantôt l’accent sur l’onirisme et la poésie, tantôt sur la froideur et la cruauté. Ce contraste donne souvent une impression de malaise, rejetant nos propres convictions dans un contexte éthéré qui ne leur est pas familier pour mieux leur asséner un coup violent.
Le message est philosophique, certes, mais la mise en image en est presque didactique. Les enfants privés de repères ne sont que le reflet d’une société qui ne se préoccupe pas d’eux, rejetant ailleurs sa faute. L’histoire et sa conclusion en sont belles et touchantes, portées par les rythmes électroniques du groupe anglais Plaid.
Amer Béton est un film étrange, double dans son fond et dans sa forme. L’inspiration de la philosophie bouddhiste sur la conséquence des actes et la dualité de l’être humain n’y sont certainement pas étrangers. Il est facile de n’y voir que de la violence gratuite, comme ce fut le cas pour Akira il y a quelques années de cela. Mais il existe une morale de dimension universelle, aussi difficile à admettre que cela puisse paraître.
Vincent Valat
© Etat-critique.com - 23/05/2007