RSS - Les dernières actualités RSS - Les dernières news Réalisé par Agence Web Conseil - Little Big Studio RETOUR A L'ACCUEIL - QUI SOMMES NOUS - RECRUTEMENT - CONTACT

Vendredi 18 Mai 2012Livre

 Achever Clausewitz

Achever Clausewitz

René GIRARD et Benoit CHANTRE

Carnets Nord - 368 pages

Et ta critique ?




Dans Achever Clausewitz, recueil d’entretiens avec Benoît Chantre, Girard applique sa théorie du mimétisme - je désire ce que l’autre désire -  à deux siècles de tensions pour comprendre les violences irrationnelles d’aujourd’hui. Un dialogue d’une rare intensité et d’une étonnante lucidité, riche et instructif.


Le sens de l’Histoire à travers une relecture anthropologique des Evangiles et de la tradition prophétique juive : René Girard entreprend l’analyse du traité De la guerre du général von Clausewitz, un ouvrage inachevé de l’officier prussien (1780-1831) en reprenant la lecture faite par Raymond Aron dans Penser la guerre (Gallimard, 1976) superposée aux fondements de la rivalité mimétique entre Clausewitz - hanté par le conflit franco-allemand - et Napoléon, grand inspirateur de sa théorie, à la fois adulé et hai.

Une lecture pessimiste de Clausewitz – observateur des campagnes napoléoniennes - pour en déduire qu’il a introduit une rupture dans la conception des rapports humains.

La spirale de la violence entre les individus est assujettie aux mécanismes de l’interprétation de la rationalité sur l’instinct guerrier des hommes. Si le réel n’est pas rationnel mais religieux selon les Evangiles, "ce qui est rationnel est réel, ce qui est réel est rationnel" pour Hegel qui perçoit la guerre comme une nécessité contrairement à Clausewitz qui veut y voir la continuation de la politique par d’autres moyens.

L’abîme est profond entre les deux : la victoire napoléonienne à Iéna est ressentie comme une humiliation par le stratège  prussien - il semble avoir inspiré la stratégie allemande en 1870 puis en 1914 - alors qu’elle fascine Hegel tenté par la réconciliation parallèlement à son admiration pour le militarisme prussien en dépit d’une méconnaissance des questions militaires tandis que Clausewitz cherche à faire taire les armes.

Les hommes souffrent-ils de l’absence de sens ? Girard semble, au-delà de conclusions apocalyptiques, accréditer l’idée que si l’histoire a un sens, le religieux donne du sens à la violence des hommes qui menace la planète.

Ce qui nous entraîne inéluctablement à l’apport du christianisme pour enrayer la violence des rapports humains dans ce processus d’humanisation après les méfaits de l’animalité. Un sens religieux pour achever l’interprétation du texte de Clausewitz ? "L’apocalypse n’annonce pas la fin du monde, elle fonde une espérance en dépit de ses implications terribles pour l’humanité", écrit-il en poursuivant l’apologie explicite du christianisme.

"La théorie mimétique met à jour une discontinuité et une continuité fondamentale entre les passions et le religieux archaïque", explique Girard contrairement à Lévinas qui pensait que la guerre est un moyen de sortir de la totalité qui asservit les individus au groupe. Le mouvement de sortie de la totalité est pensé comme un passage du sacré au saint.

En démystifiant le meurtre fondateur, le christianisme a détruit l’ignorance et rendu possible par le renoncement, la montée aux extrêmes - le mouvement apocalyptique de l’histoire - symbolisée sous sa forme actuelle par le terrorisme, métastase de la guerre.

C’est l’essence du débat entre Nietzsche et Clausewitz. Là où l’un recherchait le sens de l’existence à travers le mécanisme du meurtre fondateur, l’autre n’entrevoyait pas une régénération probable de la Prusse défaite. On est loin de la vision totalitaire de Carl Schmitt sur la théorie de la théologisation de la guerre. Girard pousse l’étude du religieux dans les sociétés archaiques à une relecture anthropologique de la tradition prophétique juive.

Nietzsche aurait-il eu raison de considérer que les traditions biblique et évangélique étaient la pire des choses qui pouvaient arriver à l’humanité en proposant à l’homme de se diviniser pour renoncer à la violence ? Girard est convaincu que Clausewitz témoigne de façon plus réaliste que Hegel de l’impuissance foncière du politique à contenir la montée aux extrêmes apparentée à la rivalité mimétique et tempérée pour Aron par l’action humaine ou/et politique. Et de prédire que l’Occident s’épuisera dans le conflit avec le terrorisme islamique dans "cet au-delà de la guerre". Phénomène mimétique ?


Jean-Luc Slama

© Etat-critique.com - 04/03/2008