L’excentricité narrative de Jan Kounen a autant donné dans la violence ostentatoire que dans l’ésotérisme mou. A-t-il trouvé sa muse psychotrope dans l’adaptation du best-seller héroïnomane de Beigbeder ? La réponse est oui.
Voici Octave. Il travaille dans l’une des plus grosses agences de publicité de la place parisienne. Pur produit de la société moderne (dite de consommation de masse), il est tellement en phase avec cette dernière qu’il est capable de vendre n’importe quoi à n’importe qui. Toute ressemblance avec un personnage médiatique qui hante les plateaux de télévision n’est pas purement fortuite.
Adapté de la presqu’autobiographie éponyme de Frédéric Beigbeder, 99 Francs retrace la chute d’un publicitaire si créatif que sa mort en devient un spectacle. De la gloire à la déchéance, il n’y a qu’un pas que franchira allégrement et sous influence le fils de pub, anti-héros de notre époque.
S’il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué, dépecé, conditionné, packagé et mis en linéaire ; il ne faut non plus faire de la publicité mensongère sur le film. Il est dur, crade, angoissant, décousu et perfectible. A la différence des précédents long-métrages de Kounen, ces qualificatifs sont les plus puissants des compliments que l’on puisse faire à sa dernière œuvre.
Visuellement, il n’y a rien à jeter. Le soin apporté à chaque détail, chaque objet, chaque scène est un régal de références plus ou moins subtiles mais toujours réussies. Les seconds plans, à l’instar de la scène du cochon d’Inde drogué, regorgent de petites perles d’humour décalé.
A ce titre, le traitement de la violence est particulièrement intéressant : au lieu de chercher un réalisme facile pour susciter l’horreur, tout est atténué au point de surprendre le spectateur à rire à la pire des atrocités.
Comme dans nos vies et sur nos écrans, tout se rapporte à la publicité. Les musiques du film ont toutes été utilisées pour vanter les mérites d’un produit quelconque. Le placement de (faux) produits est omniprésent. On se rend compte de la partie de la culture commune qui est associée à la réclame, et le constat fait froid dans le dos. Tant mieux, c’était le but.
Côté acteurs, il n’y a pas de quoi se plaindre non plus. En plus de seconds rôles déjantés et caricaturés à l’extrême, Jean Dujardin confirme un vrai talent d’acteur et n’hésite pas à en faire trop avec un naturel désarmant. Le réalisateur a été inspiré de choisir un acteur capable de rendre un tant soit peu sympathique le personnage d’Octave.
Les inconditionnels du roman ne trouveront pas toute la bile et l’horreur contenue dans la contrepartie littéraire du projet. La patte du réalisateur en fait une œuvre à part, une seconde lecture, loin d’être moins intéressante que l’original. On pourra néanmoins reprocher la longueur de la fin alternative empreinte du mysticisme cher au réalisateur.
Seule chaîne de télévision ayant voulu aider à la production de ce petit bijou d’anticonformisme, Arte sera également la seule à pouvoir diffuser le film. Entre sexualité débridée, consommation abusive de drogue et cynisme assumé, les chaînes dont les adeptes sont comptés en minutes de cerveau disponibles n’auront que faire d’un tel « produit culturel » difficilement marketable mais potentiellement bankable. Dommage pour elles.
Vincent Valat
© Etat-critique.com - 28/09/2007