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Vendredi 18 Mai 2012Livre

 1967

1967

Tom SEGEV

Traduit de l’hébreu par K.Wershowski - Denoel - 658 pages

Et ta critique ?




Les mythes ont eu raison des réalités. L’image emblématique d’un épisode glorieux de l’histoire d’Israël - les soldats Israéliens au pied du mur des lamentations - l’a emporté sur les sentiments intérieurs.


L’attaque préventive menée par Israël le 5 juin 1967 contre trois pays arabes - Egypte, Syrie et Jordanie - hante la mémoire nationale par ses prolongements imprévisibles à l’époque. Ses errements ont engendré une bonne part des maux de la société israélienne. Une guerre éclair inévitable, convient Tom Segev dans 1967 après avoir épluché une masse de documents inédits et mis à jour ses aspects méconnus dans une chronique implacable de l’avant et l’après guerre, de cet Israël recomposé à la hâte, de ce peuple ressourcé paradoxalement dans son angoisse existentielle.

Quarante ans après, Israël n’en finit pas de s’interroger sur sa cohésion et son avenir. Segev, éditorialiste au Haaretz, recalque les réalités d’hier à celles d’aujourd’hui en dépit de vagues similitudes. Le constat est amer. L’analyse du contexte géopolitique de l’époque ne plaide pas en faveur de l’Etat hébreu englué dans une récession économique. L’ambiguité planait sur les intentions du gouvernement Eshkol qui rechignait à l’idée d’entrer en guerre sans l’aval de Washington. Son indécision relevait de son ignorance en matière militaire et de la fronde d’une poignée de généraux - Weitzmann et Sharon entre autres - qui dénaturèrent l’interprétation du redéploiement égyptien dans la péninsule du Sinaï ; des piques de Ben Gourion déchaîné contre cet homme du sérail qui lui a ravi le pouvoir ; des manipulations politiciennes de Peres (!) visant à promouvoir Dayan à la Défense en se perdant en conjectures sur l’idée de la guerre.

Les frictions entre l’état major de Tsahal et Lévi Eshkol prenaient les allures d’un conflit générationnel. La revanche des sabras sur la génération des rescapés de la Shoah au risque de friser un pustch militaire redouté par le pouvoir. La conviction que Nasser préparait la guerre s’avérait plausible : il était toujours traumatisé par la mort de 40 soldats Egyptiens dans une embuscade ordonnée par Ben Gourion en février 1955. Eshkol est raillé dans cet affrontement inégal entre le pouvoir  et l’armée d’une part, et l’opinion publique d’autre part, départagé par les prises de position de ses pairs dans des querelles intestines qui tiennent le haut du pavé. Golda Meir est favorable à la guerre  à l’instar de Moshé Shapira, figure de proue du Mafdal, soutenu par Ben Gourion contre la guerre et pour l’absorption de 200 000 réfugiés palestiniens sous souveraineté israélienne.

L’heure est à la déprime. La fin du sionisme pour les uns, l’acharnement à cultiver l’irrationnel pour les autres en assimilant Nasser au nouvel Hitler régional et la destruction de l’Etat juif à une nouvelle Shoah. L’angoisse existentielle nivelle l’opinion et le pouvoir. Une guerre inutile pour Segev et précédée d’une longue période d’attente et d’atermoiements dans un psychodrame tissé de ruptures.

En novembre 1966, Abba Eban s’inquiéta en conseil des ministres d’une idée de l’état major de Tsahal de créer un Etat palestinien sur la rive occidentale du Jourdain au risque de fragiliser un peu plus le royaume hachémite avec l’éveil de la conscience nationale palestinienne. En décembre 1966, le général Peled avertissait le chef d’état major, Y. Rabin, du danger démographique à long terme et de l’éventualité d’un Etat binational qui compromettrait le caractère juif de l’Etat d’Israël.

D’un certain point de vue, la victoire de 1967 a été une résurrection nationale. L’attentisme de Begin au sein du gouvernement d’union nationale a peu influencé les débats. Les rêves les plus fous alimentent les réactions épidermiques d’une droite et d’une gauche éclatées : du transfert des Palestiniens en Irak - Segev a déniché des propos en ce sens attribués à Herzl - au choix de la Cisjordanie comme symbole de l’implantation adulée par Allon, Begin et Dayan ; de la création d’un Etat druze au sud de la Syrie proposée par Allon à l’idée de détruire les mosquées de l’esplanade du Temple suggérée par le rabbin Goren, aumônier de Tsahal : l’euphorie s’adonne au vertige des armes. Un péché d’orgueil impardonnable pour la société arabe.

La fin d’une fracture générationnelle. Le début d’une fracture identitaire. De ce que les uns considèrent l’occupation de la Cisjordanie et l’annexion de Jérusalem-est, les autres de la libération de la Judée-Samarie et la réunification de Jérusalem, la terminologie alimente un débat idéologique prolifique et stérile sur les territoires "libérés" ou "occupés" dans une jurisprudence à venir. La paix avec l’Egypte a esquivé habilement la restitution de la bande de Gaza - une poudrière pour Israël - tandis que la paix avec la Jordanie a subtilement écarté la Cisjordanie du compromis.

La guerre des Six jours a bouleversé le champ politique et social d’Israël et légitimé une droite nationaliste tout en anticipant un retour prématuré aux racines et aux valeurs juives. Arabes et Juifs ne perdent pas de vue l’enjeu essentiel du conflit israélo-arabe : Jérusalem, pierre angulaire d’une histoire inachevée. Les mythes toujours…


Jean-Luc Slama

© Etat-critique.com - 28/06/2007