L’ultime spectacle de la grande chorégraphe allemande, créé il y a trois ans au Chili, est visible au Théâtre de la Ville.
Depuis quelques années, Pina Bausch aimait faire voyager sa troupe. Après la Sicile, Hong Kong et la Hongrie, le Chili sera le terrain de son ultime création, « …como el musguito en la piedra, ay si, si, si… » (…comme la mousse sur la pierre…), titre qui s’inspire d'une chanson de Violeta Parra (Volver a los 17, 1964), présente dans la bande-son du spectacle. Lors d’une résidence de deux semaines en 2008, Pina et ses danseurs ont, entre autre, traversé le désert d'Acatama, au nord du pays et la glace de la Terre de Feu, mais aussi visité la Villa Grimaldi où, dans les années 1970, les militaires ont torturé à mort des milliers de gens. Les souffrances de ce peuple qui a connu la dictature sont présentes en filigrane dans la pièce comme, entre autre, dans les chansons de Victor Jara, poète à qui Pinochet fit couper les mains pour qu’il ne puisse plus jouer de la guitare.
La première représentation de « …como… » eut lieu le 12 juin 2009 dans son théâtre de Wuppertal en Allemagne, quelques jours avant la disparition de Pina Bausch. Aux côtés des anciens – comme Dominique Mercy, présent depuis les débuts –, la compagnie a depuis intégré de jeunes danseurs. La pièce est aujourd’hui visible au Théâtre de la Ville, jusqu’au 8 juillet.
Il faut se plonger dans les 2h40 d’un spectacle au rythme soutenu, sans réelle trame, ni commencement ou fin, et dans lequel se succèdent sans cesse le tragique et le burlesque. Raconter ou résumer cette longue et tumultueuse traversée semble impossible : une succession inlassable de solos hypnotiques, de duos ingénieux, et de tableaux de groupe à la puissante évocation poétique. Des silhouettes virevoltantes dessinent un balai aérien dans lequel on s’engouffre, même s’il est parfois difficile à suivre. Par de (trop nombreuses ?) intermittences, les danseurs deviennent comédiens et se glissent dans de courtes saynètes comiques, sortes de petits sketches muets ou parlants, et qui tournent principalement autour du rapport homme-femme.
Car comme souvent chez Pina Bausch, le masculin et le féminin sont très clairement marqués et même surjoués jusqu’au stéréotype - robes longues aux couleurs chatoyantes pour les femmes, héroïnes tour à tour féroces ou vulnérables et débordantes de sensualité, costumes noirs impeccables pour les hommes, séducteurs jusqu’au machisme). Cependant les rapports de force s’inversent sans cesse, les couples se cherchent, se forment et se séparent à l’infini – à l’image de cette femme, retenue dans son élan par une corde, qui court désespérément vers un homme qui lui-même glisse sur une autre corde, suivant deux trajectoires qui ne se rencontreront jamais. Ou bien encore cette fantastique (et rustique !) image de la fertilité : un homme jette des pommes de terre dans les jupes des femmes qui poussent de petits cris pour attirer son attention.
La scénographie très sobre, conçue par Peter Pabst, se résume à un sol blanc fissuré, évoquant le désert chilien. À certains moments, les longues failles s’ouvrent et se referment sous les pieds des danseurs, les forçant à modifier leurs parcours. C’est paradoxalement sur cette croûte stérile que va se former un bouillonnement d’énergie et de désirs (la « mousse sur la pierre » ?), et notamment le désir d’aimer et d’être aimé, toujours présent chez Pina Bausch et représenté de mille façon dans la pièce. On se demande d’ailleurs ce que font ces personnages absorbés par leurs destins personnels, si élégamment vêtus dans ce décor désolé, se débattant avec des codes sociaux devenus absurdes, tels des survivants emplis de la nostalgie d’un monde perdu – symbolisé peut-être par cet arbre qu’une danseuse transporte sur son dos.
Cette pièce qui est un véritable hymne à la vie, et qui semble donc très loin d’une œuvre-testament, semble prôner les vertus d’une renaissance. Elle s’achève d’ailleurs par une reprise accélérée des premières scènes : la boucle est bouclée, tout n’est que recommencement.
www.theatredelaville-paris.com/
Audrey Klebaner
© Etat-critique.com - 30/06/2011